Homélie de Mgr Feillet lors de la messe d’action de grâce pour la béatification des frères Vallée et Henri Marrannes
Chers frères et sœurs, aujourd’hui le dimanche le plus proche du 5 mai jour officiel de la fête des 50 martyrs de l’apostolat au temps du STO, nous fêtons trois d’entre eux qui sont originaires de notre diocèse, les deux frères Vallée originaires de Mortagne-au-Perche et Henri Marrannes, originaire Ferrières la Verrerie.
La vie des ces hommes nous est connue selon plusieurs sources. Tout d’abord parce que quelques-uns sont revenus vivants du Service du Travail Obligatoire imposé par le régime nazi et ils ont apporté des témoignages édifiant de la sainteté de leurs compagnons. Mais nous disposons aussi de lettres envoyés par les martyrs eux-mêmes à leurs proches et amis. C’est tout cela qui permet à l’Eglise d’attester qu’ils ont été martyrs, c’est-à-dire témoins de leur foi au Christ jusqu’à l’extrême.
Ce que nous apprenons des sources bien établies est que André Vallée et Henri Marrannes n’étaient pas destinés à partir immédiatement au STO mais qu’ils ont choisi de partir d’une part à la place de jeunes pères de familles et d’autre part avec le ferme projet de soutenir leurs camarades en leur apportant les secours d’un mouvement qui prenait tout son essor, celui de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne, la JOC. Roger Vallée, séminariste, retrouvera à Gotha son frère parti quelques mois plus tôt mais aussi un certain Marcel Callo. Ils ne savaient pas au départ que leur choix les amènerait au sacrifice ultime.
Le prêtre qui a témoigné des derniers instants de Roger Vallée au Camp de concentration de Mauthausen atteste qu’il a offert ses souffrances pour les siens et pour la France.
Les deux frères Vallée ont agi d’un même cœur tant ils étaient habités d’une même foi et d’un même idéal. C’est pourquoi il ne faut pas les séparer dans notre mémoire tant leur action fut conjointe. Cette action était fondée dans une prière quotidienne à laquelle ils n’ont jamais renoncé. Au cœur de cet enracinement spirituel, il y avait l’eucharistie qu’ils ont trouvée au sein de la communauté catholique locale.
Quelles sont les actions qu’ils ont menées : Groupes de partage sur la parole de Dieu, c’est Roger le séminariste qui en avait la charge. Les témoignages rapportent que sa parole était claire. Groupes de réflexion sur la condition ouvrière et la morale sociale de l’Eglise. C’est André qui s’en occupait comme un chef reconnu. N’oublions pas qu’en 1943, nous sommes exactement 50 ans après la publication de la première encyclique sociale Rerum novarum du Pape Léon XIII « sur la condition des ouvriers ».
Il y eut aussi la création d’une bibliothèque, la visite des malades à l’hôpital une à deux fois par semaine. Mais aussi des actions discrètes pour ralentir les cadences de production qui leur étaient imposées.
Les lettres qu’ils envoyaient étaient empruntes de leurs soucis pour leurs proches et leurs demandes concernaient des outils pour soutenir la vie spirituelle de leurs camarades comme des livres de chants, des partitions. Les nazis avaient perçu combien ces chants nourrissaient leur capacité de résistance au point qu’ils leur avaient interdit de chanter en français dans les grandes fêtes religieuses.
Alors que le projet des frères Vallée et de leurs compagnons était de soutenir la foi de leurs camarades d’infortune, cette assistance spirituelle a été perçue par le régime nazi comme « hostile », « illicite et devant être jugulée par tous les moyens ». Le document du 3 décembre 1943 du chef du service de sécurité de la SS, Ernst Kaltenbrunner, précisait sept mesures qui devaient être appliquées par la police d’Etat. Parmi lesquelles :
- Le recensement nominatif des prêtres et séminaristes français et belges qui seraient venus en Allemagne en se faisant passer pour des travailleurs civils afin de les expulser.
- L’arrestation de ceux qui ont tenus des propos hostiles.
- La dissolution des groupes de la « jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) », voire leur transfert en camp de concentration.
- L’extension et l’intensification des services de répression.
Enfin l’ordonnance précise que les « groupes de la JOC sont apparus en lien avec les ‘’scouts français’’ animés des mêmes sentiments antiallemands ».
Ces motifs de condamnations et en particulier leur déportation dans les camps, nous apprennent explicitement que nos amis sont morts non seulement martyres de leur foi mais aussi pour la France.
Il est frappant que le dévouement de nos martyrs auprès de leurs compagnons ait été perçu commune une résistance politique au projet nazi.
Parfois, aujourd’hui encore, nous entendons des réclamations dans l’espace publique pour que la religion soit exclusivement de l’ordre privé. Mais on le voit bien, prier ensemble, se réunir pour partager sur la parole de Dieu, vivre chrétiennement dans une cellule au point que les gardiens de la prison de Gotha appelaient leur cellule « die Kirche », l’Eglise, tout cela a forcément un impact social et donc politique.
Nos martyrs l’ont été à la suite du Christ. Comme le Christ, leur mort a été précédée par une action persévérante et risquée mais enracinée dans la prière.
Le Christ lui-même passait des nuits en prière avant d’annoncer le règne de Dieu ou après le miracle des pains partagés. Le Seigneur Jésus ne vivait pas seul mais il est mort presque seul puisqu’au pied de la croix ils n’étaient que quatre ou cinq dont Marie sa mère et un seul des apôtres. Mis au tombeau comme un grain de blé, la vie du Christ a porté le fruit que l’on sait. Si nous sommes là aujourd’hui, c’est d’abord comme le fruit de la vie du Fils de Dieu donnée pour le salut du monde.
Les martyrs de l’apostolat dont font partie les frères André et Roger Vallée et Henri Marrannes n’ont pu vivre la radicalité de leur engagement que dans la contemplation du Christ lui-même. Tous les témoignages nous parlent de leur courage spirituellement enraciné. Comme le Christ, ils sont morts dispersés et isolés alors qu’ils se soutenaient fortement dans la prison de Gotha.
Avec le Christ, ils sont allés jusqu’au bout de leur liberté. Non pas d’une liberté capable de faire ce qu’ils voulaient puisqu’ils ont été emprisonnés puis déportés. Mais une liberté plus profonde, une liberté capable de faire du bien au milieu du mal, de faire surgir de la vie là où la mort rodait.
C’est l’originalité de ces martyrs de l’apostolat que de ne pas être morts le même jour ni dans les mêmes circonstances. Mais ce qui les unit dans leur sainteté, c’est la cause de leur martyr : tout homme mérite d’être soutenu, de bénéficier de l’annonce de l’Evangile et d’œuvrer pour de meilleures conditions de travail.
Ils sont les saints de notre temps, ils sont les saints de notre terre ! Rendons grâce à Dieu qui nous les a donnés.