Même si Louis et Zélie Martin n’ont pas prononcé exactement la même formule en 1858, lorsqu’ils se sont mariés, on peut dire qu’ils ont témoigné du sacrement de mariage par toute leur vie. Et sans doute, malgré les années qui nous séparent, ont-ils quelque chose à dire pour nous aujourd’hui et en particulier pour les couples et les familles.
le couple : une communauté de vie et d’amour.
Louis et Zélie sont profondément différents, non seulement parce qu’ils sont homme et femme mais plus encore par leur éducation, leur milieu social et leur vie spirituelle, même s’ils sont tous deux profondément chrétiens. Nos contemporains vivent mal l’épreuve de la différence. Elle nous blesse, elle nous déstabilise. Nous rêvons tous d’une communion sans différence. Au fond, nous préférons le fusionnel à l’altérité. Or, pour l’Eglise catholique, le couple est une communauté de vie et d’amour. Cette communauté se construit dans le don de l’un à l’autre. Et oui, aimer, c’est donner sa vie pour l’autre. Nous avons dit une communauté et non une société d’intérêts. Une communauté d’amour dans la réciprocité qui est appelée à devenir, sur la terre, l’image du Dieu Trinité. C’est la raison pour laquelle les couples ont tant besoin d’accueillir la grâce de Dieu pour bâtir cette communauté. C’est ce que Louis et Zélie Martin ont vécu, bien sûr, à leur époque. Il ne nous est pas demandé de les copier. Il nous est proposé de nous inspirer de ce qui les a animés. Au fond, posons-nous la question : Qu’est-ce qui les a aidés à construire cette communauté de vie et d’amour ?
Retenons bien ces deux termes : Une communauté de vie qui se construit dans le quotidien ; une communauté d’amour qui est le fruit d’une réciprocité. Est-ce que Louis et Zélie Martin peuvent nous aider aujourd’hui à faire des réalités conjugales et familiales, une communauté de vie et d’amour, à la lumière de l’Evangile ? S’ils sont bienheureux, c’est qu’ils ont vécu dans l’esprit des Béatitudes que proclame Jésus : « Bienheureux les pauvres de cœur : le Royaume des Cieux est à eux ! » (Mt. 5,3). Louis et Zélie, finalement, ce sont des pauvres qui ont essayé de s’aimer de l’amour même de Dieu. Dans la vie, qui peut prétendre savoir aimer ? Quelque soit notre état de vie, tous nous n’apprenons qu’une seule chose : Nous apprenons à aimer. Il n’y a que Dieu qui sache ce qu’aimer veut dire. Louis et Zélie avaient compris cela.
La personnalité de Louis Martin
Quand il rencontre Zélie, Louis avait déjà trente cinq ans. Cela nous fait penser à beaucoup de couples d’aujourd’hui. Nous sommes en 1858, l’année des apparitions de la Vierge à Lourdes et l’année de la naissance de Charles de Foucauld. Louis est né le 22 août 1823 à Bordeaux, dans une famille de militaires, qui va vivre dans diverses garnisons, avant de s’installer à Alençon. Ceci expliquera en partie le goût des voyages de Monsieur Martin. Même s’il est né à Bordeaux, ses racines sont ornaises puisque la famille est originaire d’Athis de l’Orne, près de Flers. Il va apprendre le métier d’horloger à Rennes. Ses parents ont accepté l’éloignement de leur fils pour son apprentissage. Ceci n’était pas fréquent à l’époque. Dans sa famille, Louis est entouré d’une grande affection. Par exemple, au moment de sa fête, la Saint-Louis, une lettre de son père a été conservée. Elle date du 23 août 1842. Son père écrit : « Dieu soit toujours glorifié et aimé par-dessus toutes choses ! Je te souhaite le bonjour pour moi et toute la famille...Le bouquet que nous t’envoyons t’est donné par ta sœur et filleule Sophie, et aussi aux bonnes intentions de Marie et Fanny. Nous voudrions te complimenter de vive voix et choquer les verres en arrosant le dit bouquet, mais attendons la volonté du divin Maître…. ». Sa mère joint un petit mot à la même occasion et nous découvrons combien elle est débordante de tendresse et de fierté pour son grand fils : « Combien il me serait doux, mon cher Louis, de pouvoir te souhaiter ta fête de vive voix, mais enfin il faut supporter la croix que Dieu nous envoie et le remercier de toutes les faveurs qu’il nous accorde…Tu es mon cher Louis, le rêve de mes nuits et le charme de mes souvenirs. Que de fois, je pense à toi, lorsque mon âme élevée vers Dieu suit l’élan de mon cœur et s’élance jusqu’au pied du trône de divinité. Là, je prie avec toute la ferveur de mon âme afin que Dieu répande sur tous mes enfants le bonheur et le calme dont on a besoin sur cette terre orageuse. Sois toujours humble, mon cher fils ». Notez bien cette recommandation de sa mère : Sois humble, mon fils. En même temps, nous sommes dans l’époque du romantisme. Louis sera marqué par le romantisme, comme sa mère. Il aura le goût de la nature, de la simplicité, de la solitude. Nous découvrons, à travers les lettres de ses parents, une foi profonde, une prière fervente et une grande affection de la part de sa mère et de son père. La lettre nous aide aussi à comprendre la délicatesse et l’affection que Louis portera à son tour plus tard à ses filles, en particulier à Lisieux.
Il a la chance de voyager, de connaître d’autres horizons, d’aller en Suisse, à Strasbourg, à Paris au moment où la Révolution de 1848 va se déclarer. N’oubliez pas que c’est cette année-là que paraît le Manifeste de Marx. Louis aurait pu rencontrer Frédéric Ozanam qui disait : « Il est temps de montrer que l’Eglise peut plaider la cause des prolétaires ». Entre temps, il est passé au monastère du Grand Saint Bernard. Depuis longtemps, il pense à la vie religieuse, mais son projet s’évanouit en découvrant qu’il lui faut savoir le latin.
Il revient en 1850, à l’âge de 27 ans, chez ses parents à Alençon. Il occupe un magasin d’horlogerie, bijouterie, au 17 rue du Pont Neuf. Son tempérament calme et méditatif et sa grande habileté manuelle conviennent parfaitement au métier qu’il professe. Son horlogerie est renommée et Louis est un grand professionnel. Il assume les responsabilités d’une petite entreprise. La maison qu’il a achetée, en faisant un emprunt, est rapidement remboursée. Elle sert à la fois d’atelier, de magasin et d’appartement pour ses parents qu’il a accueillis. En 1857, un an avant son mariage, il achète le Pavillon. C’est là qu’il va installer la statue de la Vierge, la Vierge au sourire. Il aime y venir s’y recueillir, y méditer et surtout pratiquer son loisir favori : la pêche. Il va inscrire sur les murs du Pavillon, ces phrases : « Dieu me voit. L’Eternité avance et nous n’y pensons pas. Bienheureux ceux qui gardent la loi du Seigneur ».
C’est là qu’il aime écrire à la fois ses méditations et ses réflexions religieuses. Il a l’âme d’un franciscain. Il loue le Créateur pour ses œuvres. Il découvre sa présence au cœur de la nature et les fleurs. On comprendra mieux l’amour de Thérèse pour les fleurs. N’est-elle pas la fille de son père ! Louis est aussi marqué par la spiritualité Augustinienne, très présente au cours du XIXème siècle, mais chez lui, cette spiritualité n’a rien à voir avec le Jansénisme. Il aime la rencontre avec les autres et se soucie des plus pauvres. Il participe au Cercle Vital Romet qui réunit une douzaine de jeunes adultes chrétiens autour de l’abbé Hurel. Il y découvre une forme d’engagement social dans le cadre de la Conférence de Saint-Vincent de Paul. Il ne sépare jamais l’engagement social de la prière et en particulier de l’adoration du Saint Sacrement. On pourrait dire, sans trop caricaturer : Une main pour Dieu, une main pour les pauvres et son entourage.
La personnalité de Zélie Guérin
Elle a 24 ans quand elle rencontre Louis. Il y a huit ans de différence entre les deux mais il y a bien d’autres aspects qui les distinguent. Zélie naît le 23 décembre 1831 à Gandelain, dans un hameau rattaché depuis à la commune de Saint Denis sur Sarthon, près d’Alençon. Son père, Isidore, est gendarme à cheval à la brigade de Saint Denis sur Sarthon, et sa mère ; Louise Jeanne Macé, d’origine paysanne, vient de Pré-en-Pail, en Mayenne. Pour Isidore et Louise Jeanne, la vie a été dure. Leur caractère s’en ressent. Il y a avait sans doute plus de douceur chez le père de Zélie. Il faut rappeler que sa mère a peu connu son propre père et qu’elle a du travailler très jeune comme ouvrière. Les parents de Zélie étaient exigeants, autoritaires, et sa mère était parfois très rude. Au point qu’elle écrira un jour à son frère : « Mon enfance,, ma jeunesse ont été tristes comme un linceul, car si ma mère te gâtait, pour moi, tu le sais, elle était trop sévère ; elle était pourtant si bonne mais ne savait pas me prendre. Aussi j’ai beaucoup souffert du cœur ». En même temps, Zélie héritera de ses parents d’un courage à toute épreuve, une grande force de caractère, ainsi qu’une profonde intégrité morale et une fidélité religieuse scrupuleuse vis-à-vis des lois de l’Eglise. Elle sera marquée, au moins dans la première partie de sa vie, par la rigueur janséniste et la peur de l’enfer.
En même temps, Zélie aura beaucoup d’affection et une grande confiance dans sa sœur aînée qui s’appelle Elise et qui entrera à la Visitation du Mans, en 1858, quelques mois avant le mariage de Louis et Zélie. Elle prendra le nom de Sœur Marie Dosithée. Elle aura une très grande influence sur Madame Martin et même sur ses nièces. On peut dire que la spiritualité de Saint François de Sales, la spiritualité de l’abandon à la divine Providence, et même l’acte d’offrande de Thérèse, reflètent l’influence de la tante, visitandine au Mans. Au niveau spirituel, il y aura toute une évolution chez Madame Martin dont bénéficiera la petite dernière, à savoir Thérèse. En même temps, Zélie n’oubliera jamais son frère, Isidore, pharmacien à Lisieux, qui accueillera plus tard après la mort de Zélie, Monsieur Martin avec ses filles. Avant que les parents Guérin ne viennent habiter à Alençon, au n° 34 de la rue Sainte Blaise, en face de la Préfecture, pour ouvrir un petit café, les filles étaient chez les sœurs de l’Adoration perpétuelle, rue de Lancrel à Alençon.
Zélie est très intelligente et elle garde un souvenir excellent de ses succès scolaires. Malheureusement, elle devra quitter l’école à l’âge de 15 ans. Elle doit s’occuper du petit Isidore qui vient de naître. Son frère, Isidore, quant à lui, sera aussi reçu bachelier es-science. Parmi les deux sœurs, c’est Elise, la sœur aînée, qui pensait à la vie religieuse. Zélie, quant à elle ne renonçait pas au mariage. C’est plutôt vers 18, 19 ans qu’elle se pose la question de la vie religieuse, peut être sous l’influence de sa sœur ? D’ailleurs, leur mère les a inscrite toutes deux à la Confrérie du Sacré-Cœur de Jésus, établi en l’église Notre-Dame d’Alençon, et autorisée par Monseigneur Saussol, évêque de Séez. Zélie connaissait les Filles de la charité qui étaient à l’Hôtel Dieu d’Alençon. Elle était touchée par leur dévouement auprès des malheureux. Elle restera marquée par ces religieuses et chez elle demeurera toujours ce sens de la justice et de l’attention aux plus pauvres. Un jour, elle se présence à la Supérieure et lui fait par de son désir d’entrer chez les Filles de la charité. La Supérieure ne répondit pas favorablement. Zélie fut déçue mais s’inclina devant ce signe de la volonté divine.
Ce fut avec le point d’Alençon, une étape importante dans sa vie, avant la rencontre de Louis, son futur époux. Zélie n’a pas insisté. Elle était profondément spirituelle et attentive aux signes de la volonté de Dieu. Cette volonté de Dieu, elle pense qu’elle peut la réaliser dans le mariage, en élevant une famille, en laquelle elle trouvera le bonheur. Elle écrira cette prière : « Mon Dieu, puisque je ne suis pas digne d’être votre épouse comme ma sœur Elise, j’entrerai dans l’état du mariage pour accomplir votre volonté sainte. Alors, je vous en prie, donnez-moi beaucoup d’enfants et qu’ils vous soient tous consacrés ».
En même temps que se dessine le projet de mariage, Zélie s’oriente vers la vie professionnelle, à l’âge de 20 ans. Elle avait appris les premiers rudiments de la fabrication du point d’Alençon à l’école de l’Adoration perpétuelle. Puis, elle s’est inscrite à l’école dentellière, près de l’Eglise Notre-Dame. Il faut rappeler qu’en 1853, toute une toilette au point d’Alençon allait figurer dans la corbeille l’impératrice Eugénie, épousant Napoléon III.
Elle fait une neuvaine à l’Immaculée Conception, le 8 décembre 1851. (Rappelons que le dogme de ne sera proclamé qu’en 1854, mais dans l’Orne, il y avait déjà une grande vénération pour l’Immaculée Conception). Dans le silence de sa chambre, Zélie entend au fond d’elle-même cette parole : « Fais faire le point d’Alençon ». On comprend que pour Zélie, l’Immaculée Conception, le 8 décembre, sera une grande fête. Alors qu’elle est enceinte de Thérèse, elle viendra sans doute, avec Louis, à l’inauguration de la Basilique de Séez, consacrée à l’Immaculée Conception.
A l’âge de 20 ans, Zélie s’installe donc dans un bureau de la maison de la rue Sainte Blaise. Madame Guérin n’est pas fâchée de voir sa fille rester à la maison et contribuer à assurer l’équilibre du budget familial. Sa sœur aînée va faire les démarches commerciales. A partir de 1853, c’est-à-dire à l’âge de 22 ans, Zélie est connue comme fabricante de point d’Alençon. Elle travaille pour la maison Pigache à Paris, où la qualité de ses livraisons est hautement reconnue. Lors d’une exposition, en 1858, à Alençon, la maison Pigache recevra une médaille d’argent au titre du point d’Alençon, à la Halle aux Toiles. Mademoiselle Zélie Guérin fut citée avec ce commentaire : « Cette médaille fait aussi honneur à la direction intelligente de Mademoiselle Zélie Guérin, chargée à Alençon, des intérêts de cet industriel ». Huit jours après, Zélie se mariait en l’église Notre-Dame. N’oublions pas que cette jeune fille de 27 ans est à la tête d’une petite entreprise. Le jeudi, elle reçoit les ouvrières et répartit le travail. C’est elle, qui tard le soir, fait l’assemblage des pièces à raccorder de manière invisible. C’est un travail pénible qui demande soin et précision. On peut dire que Zélie avait un véritable amour de son métier avec un réel sens artistique. Elle était bien sûr reconnue pour sa compétence professionnelle car il fallait examiner de près les pièces qu’on lui rapportait. Elle corrigeait les défectuosités car si une partie était mal faite, il fallait sacrifier le morceau entier.
L’entreprise était donc hasardeuse. Zélie écrira : « Comment avons-nous pu, sans aucune ressource pécunière, pour ainsi dire, sans aucune idée de commerce, mener tout à bonne fin, trouver à Paris des maisons qui veuillent bien nous donner leur confiance ? C’est pourtant ce qui est arrivé car dès le lendemain, nous nous mettions au travail ». Zélie voit dans cette réalisation, l’œuvre de la Providence et le fruit de sa prière et de sa confiance en l’Immaculée Conception. Comme son mari, elle aura toujours cette foi profonde et simple en Marie, qu’elle considère comme une mère. « Celui qui prie Marie ne désespère pas » dit Saint Bernard. C’est ce qu’a expérimenté Zélie Guérin. Et Thérèse, au Carmel, pourra reprocher aux prédicateurs de son temps de dire des choses extraordinaire sur Marie. Elle ajoutait : « Il faudrait dire que Marie a vécu de foi, comme nous ». Thérèse tient de ses parents, Louis et Zélie, cet amour de Marie. « J’ose te regarder, Marie, et m’approcher de toi. Me croire ton enfant ne m’est pas difficile car je te vois mortelle et souffrant comme moi » voilà ce qu’écrit Thérèse. On ne peut concevoir l’éclosion de la Sainteté de Thérèse et des vocations religieuse de ses sœurs, indépendamment de la vie spirituelle de Monsieur et Madame Martin.
La mère que Zélie semble ne pas avoir eue comme elle l’avait souhaitée, ce sera la Vierge Marie qui la comblera de son affection, comme pour Bernadette à Lourdes. Le long chemin spirituel que va parcourir Zélie, ce chemin de confiance et d’abandon, elle le doit, avons-nous dit, à sa sœur, mais aussi à Marie, à l’Immaculée. Nous avons vu que Zélie dû travailler beaucoup dans sa jeunesse. Elle a connu peu de loisirs. En même temps, elle avait beaucoup de talent artistique, non seulement pour la dentelle, mais aussi pour l’écriture. On retrouve à travers Thérèse des traits de la maman. L’analyse graphologique de l’écrite de Zélie montre beaucoup de finesse, de vivacité, d’intériorité, d’humilité, le sens du devoir et une profonde vie spirituelle. Et pourtant le climat familial qu’a connu Zélie, au début de son enfance et de sa jeunesse, était bien celui du rigorisme, de la contrainte, du scrupule et la crainte d’offenser Dieu. Mais la rencontre avec Louis va bouleverser sa vie et aussi provoquer son évolution spirituelle. N’oublions jamais que dans le mariage, un couple s’unit non seulement pour vivre la communion de deux corps et de deux esprits mais aussi l’union de deux âmes. N’y a-t-il pas plus grand mystère que celui de l’âme ? Au-delà des différences de sexe, de culture, d’éducation et de croyance, le plus grand mystère d’un couple c’est cette communion de deux consciences. L’être humain s’incline devant l’autel de la conscience humaine, celui d’une liberté. Or, dans la vie du couple Martin, ce qu’il va y avoir de plus merveilleux, ce sera la communion de deux âmes. Ils ne sont pas des anges pour autant. Ils n’oublient pas les corps et les esprits, mais ils comprennent qu’ils sont comme les deux faces de la montagne : la face Nord aura toujours du mal à comprendre la face Sud. C’est jour après jour, en essayant de monter vers le sommet, qu’ils découvrent ce qu’est le véritable amour. Ils savent qu’au sommet seulement ils seront pleinement en communion. Toute leur vie est une plongée dans l’amour de Dieu et c’est en Dieu qu’ils pourront s’étreindre dans la plus grande transparence et communier dans la réciprocité de leurs différences.
Le coup de foudre de Louis et Zélie.
Qu’y a-t-il de plus surprenant que ce coup de foudre entre deux êtres. Même si la mère de Louis se désolait de voir son fils mener une vie très retirée et ne pas envisager un foyer, le mariage de Zélie et Louis ne fut pas un mariage arrangé par les familles. Ce fût un vrai mariage d’amour, et sur un coup de foudre. Trois mois après s’être rencontrés ils étaient mariés. Que diraient les parents d’aujourd’hui ! C’est au mois d’avril 1858, que Zélie Guérin croise Louis Martin sur le pont de Saint Léonard. Ce jeune homme, qui est horloger, non loin de là, l’impressionne par son allure et sa gentillesse. Son regard si doux l’a fascinée et sa tenue pleine de dignité l’a impressionnée. Au même moment, une voix intérieure lui murmurait en secret : « C’est celui-là que j’ai préparé pour toi ». Très vite, elle apprend à connaître qui est ce jeune homme. Ils ne tardèrent pas à s’apprécier et à s’aimer. Les fiançailles religieuses scellèrent sans retard leur engagement. Dès le départ, ils mettaient leur amour sous la protection de Dieu. Un terme reviendra sans cesse qui nous fait penser à Jeanne d’Arc : « Dieu premier servi ». On pourra dire que c’est la devise de leur couple. C’est 13 juillet 1858, qu’ils se marient à l’église Notre-Dame d’Alençon, à minuit. Ils ont déjà un certain âge et ils souhaitent se marier dans l’intimité, comme cela pouvait se faire à l’époque. Une autre raison peut être suggérée. Ils voulaient sans doute assister à la messe et communier. Hors, il fallait être à jeun depuis minuit et le matin même, ils partaient pour le Mans, faire une visite à la sœur aînée, Elise, alors postulante à la Visitation.
La visitandine a deviné la profondeur de l’amour qui unit ces jeunes époux. Elle a reçu le secret de sa sœur, de vivre une vie de couple comme frère et sœur. Elle dira simplement : « Je me réjouis que vous ayez embrassé un état aussi parfait ». Mais alors, pourquoi renonçait à la maternité alors que Zélie semblait avoir entendu cet appel de la vocation maternelle. La Providence veillait et c’est sur les conseils d’un confesseur judicieux qu’ils découvrent tous deux que le mariage suppose l’union conjugale et la vie familiale. Dix neuf ans après, au moment de sa mort d’un cancer du sein, Zélie pourra écrire : « Quand nous avons eu nos enfants, nos idées ont un peu changé » Et c’est un chant de jubilation qui monte de son cœur pour les neuf enfants qu’ils ont eus malgré l’épreuve de la mort de quatre d’entre eux. « Quatre d’entre eux, écrit-elle, sont déjà bien placés et les autres, oui, les autres iront aussi dans le Royaume céleste, chargés de plus de mérites, puisqu’ils auront plus longtemps combattu ».
le mariage : un chemin d’humanité et de sainteté
Il est sans doute vrai qu’à l’époque, le mariage ne semblait pas pour la plupart des chrétiens, le chemin normal de la sainteté. Celle-ci semblait réservée à des « professionnels » de la sainteté, comme les missionnaires, les martyrs, les religieux et religieuses et bien sûr les prêtres. Or ce qui est surprenant, c’est que Louis et Zélie vont faire de l’offrande de leur vie et de leur amour à Dieu, un véritable chemin d’humanité et de sainteté. Comme nous disons aujourd’hui, ils se sont donnés l’un à l’autre pour s’aimer fidèlement, dans le bonheur ou dans les épreuves, et se soutenir l’un l’autre tout au long de leur vie.
Leurs différences vont les enrichir au lieu de les blesser.
Ils ont compris qu’ils iront à Dieu, non pas l’un à côté de l’autre, mais l’un par l’autre. L’autre est don de Dieu et peu à peu, il peut devenir un cadeau. Voilà ce qu’ils découvrent au long de leur vie. Louis a aimé de manière très affectueuse et très sensible, sa femme et ses filles. Sa délicatesse a permis à son épouse de révéler ce puits de tendresse qu’il y avait au fond d’elle-même, tendresse que son éducation rigoriste ne lui avait pas permis d’exprimer. La patience de Louis vis-à-vis de son épouse traduit bien cette délicatesse de l’amour et sa grande humilité. Zélie était souvent anxieuse, angoissée et inquiète devant l’avenir. Louis essaiera toujours de la rassurer. On peut dire que leur vie de couple est un oui au quotidien, soutenu et éclairé par la grâce. La grâce ne supprime pas la nature, mais elle la transfigure.
Zélie, quant à elle, se réconciliera avec elle-même, avec ses racines. C’est toujours la première grâce divine qu’un être humain reçoit. C’est le fruit de sa prière et de son offrande. Elle deviendra pleinement fille de ses parents et pleinement sœur de son frère Isidore. Elle ne lui en voudra pas d’avoir dû arrêter l’école à 15 ans alors que lui a une plus belle situation qu’elle. Elle accueillera dans son foyer, son père vieillissant, le soignera, malgré son humeur bourrue et ses manies de vieillard. Elle lui manifestera une grande tendresse à la fin de sa vie. Un arbre ne peut grandir que s’il accepte et se réconcilie avec ses racines. Il en est ainsi de l’être humain. On ne peut être pleinement frère et père si l’on n’est pas fils. A travers la vie de Zélie, c’est bien là que l’on découvre l’œuvre de la grâce. Seul l’amour est capable de transfigurer une vie. L’amour que Zélie va manifester pour son mari et ses filles s’enracine dans cette transfiguration. Elle aura une grande affection, teintée d’admiration, pour Louis, au point qu’elle écrira : « Je ne me plais qu’avec toi » ou encore « Ta femme qui t’aime plus que sa vie ». « Nos sentiments étaient toujours à l’unisson » ajoute-t-elle. Ou enfin, en parlant de Louis : « Il me fut toujours un consolateur et un soutien ».
Il y avait entre eux une confiance totale et une grande communauté de vue. Dans l’éducation des enfants, ils étaient à l’unisson sur l’essentiel. Une éducation au respect de l’autre, dans l’obéissance aux parents mais dans un esprit de vérité et de justice. Cette éducation était imprégnée de confiance et d’amour. Tous deux étaient humbles, simples et avaient horreur des mondanités et de tout ce qui brille. Zélie ne cherche jamais à se mettre en valeur à travers ses lettres. Elle était vraie comme elle était humble de cœur. On ne trouve aussi aucune trace de jalousie entre les membres de cette famille et l’amour que se portent les parents est aussi partagé par les enfants qui se vouent entre eux un véritable amour. On ne trouve pas trace d’envie, d’égoïsme, de rivalité. C’est la raison pour laquelle, on peut dire que les enfants Martin ont été sanctifiés par leurs parents comme les parents ont bénéficié de la sainteté de leurs enfants. Et Thérèse dira toujours que la gloire de l’enfant remonte à sa source originelle comme Jésus pour Marie et Joseph. Et elle ajoutera : « Le bon Dieu m’a donné un père et une mère plus dignes du ciel que de la terre ». De même, on pourrait ajouter, jamais ils ne se sont repliés sur eux-mêmes, malgré les difficultés et les souffrances qu’ils ont connues. C’est ainsi qu’ils ont été les plus évangélisateurs dans leur famille et dans leur voisinage par leur exemple mais aussi par leur engagement. Ils ont donné le témoignage de la sainteté dans la vie quotidienne, la vie conjugale et familiale.
Tout en restant profondément différents, on peut dire que la vie du couple Martin les a conduits pendant 19 ans à s’ajuster l’un à l’autre, jour après jour, à travers les joies et les peines, au point de connaître l’harmonie des cœurs et des esprits. C’est bien de cet amour dont les filles ont témoigné vis-à-vis de leurs parents. Un couple, c’est toujours deux « je » qui peu à peu apprennent à dire « nous ». Et c’est ce nous qui s’ouvre à des enfants et aux autres. Ce « nous » ne cesse de s’élargir au point de devenir une communauté et une famille. « Nous ne vivions plus que pour eux » dira Zélie, en parlant de ses enfants.
Un authentique chemin de sainteté.
Si le mariage de Louis et Zélie a été un vrai chemin d’humanité et de fraternité, il a été aussi un authentique chemin de sainteté. On peut dire que si Dieu était le premier servi, ce n’était pas par devoir mais dans un esprit de confiance et d’abandon. Dans les difficultés et les peines, les époux se sont toujours confiés à la bonté de Dieu. Et l’une des croix les plus lourdes, mis à part le cancer du sein de Madame Martin, ce sera la mort de quatre enfants, en particulier la petite Hélène, décédée à 5 ans et demi. Zélie écrira : « Le mieux est de remettre toute chose entre les mains du bon Dieu et d’attendre les événements dans l’abandon à sa volonté ». Tous deux ont vécu dans le désir tout simple d’accomplir en tout la volonté de Dieu ; aussi, des situations qui auraient pu sembler bloquées, se sont elles dénouées comme naturellement pour eux, avec le secours divin. Ils ont confié leur famille à la Sainte Famille, à la Vierge et à Saint Joseph. En 1865, Louis est même venu prier Notre-Dame de Séez, à la Cathédrale,