En septembre 2010, les membres du SPVA (Service Pastoral de Visite et d’Accompagnement) étaient invités à une journée de récollection à la Source à Sées sur le thème : « Dans la vieillesse, oser la confiance ». Voici le témoignage de Marie-Renée Meunier-Guttin, responsable de l’antenne locale du SPVA à L’AIGLE...

 

Oser la confiance permet à Dieu de faire des merveilles en nous et en chacun de nous. Faire confiance permet d’avoir confiance en soi pour aller de l’avant, par un nouveau pas vers l’autre.

 

La confiance suscite la rencontre dans la connaissance de soi, comme la connaissance de l’autre. Là où j’ai compris ce que donne la confiance fondamentale, c’est quand j’ai visité, accompagné, guidé Marie-Louise à l’âge de 74 ans.

 

C’est donc à sa retraite, à L’Aigle, après avoir exercé sa profession de masseur-kinésithérapeute, à l’hôpital de Garge et en libéral à l’UNESCO à Paris, qu’elle s’est retrouvée dans une grande solitude, n’étant plus reconnue, devenue ignorée et vivant donc, de plein fouet, son handicap dans le noir absolu. Marie-Louise avait l’ablation des deux yeux depuis l’âge de 9 ans. Elle fut formée et instruite par le braille. Elle fut tentée de se suicider, n’ayant plus personne. C’est ainsi que je fus appelée par la fraternité des malades auprès d’elle pour nettoyer ses cavités oculaires ainsi que ses prothèses (c’était sa maman qui s’en chargeait de son vivant).

 

C’est bien la confiance qu’il fallait trouver et réveiller chez l’une et l’autre. Marie-Louise s’abandonnant aux mains d’une étrangère, d’une inconnue ; moi-même surmontant la peur, l’émotion et le manque de formation, devant des cavités dans un visage vivant.

 

C’est dans la compassion, l’amour, l’écoute profonde au cours des visites dans un accompagnement, chemin faisant, tout en guidant, qu’une véritable rencontre s’est produite, révélant, qu’étant âgée, il y a toujours une possibilité d’être quelqu’un, une personne, une possibilité de faire, d’agir et d’exister tout en avançant en âge. C’est ainsi que nous nous sommes fait connaître au service social de la mairie pour enseigner le braille, bénévolement, à d’autres aveugles restés sur le bord de la route.

 

C’est d’abord l’alphabétisation d’un jeune portugais, Alando, d’une vingtaine d’année, aveugle de naissance, de famille portugaise immigrée ; d’un enfant de 6 ans, Jérôme, cancéreux, devenu aveugle à la suite de rayons, ne pouvant pas être mis en internat dans un établissement pour l’instruire. Pour ce dernier, nous n’avions plus d’âge, il fallait lui apprendre à rire, jouer, faire le clown, c’est ainsi que nous faisions le train (Marie-Louise, la locomotive, moi, le dernier wagon qui était le feu rouge pour éviter les collisions). Des parties de fou-rire nous redonnaient de la jeunesse et, à l’enfant, la joie de vivre. C’est ainsi qu’il s’est instruit auprès d’elle durant quatre ans et qu’il fut sauvé de sa leucémie. C’est le professeur de l’hôpital Saint Louis le suivant qui nous l’a annoncé.

 

Elle était devenue une vivante, redonnant tout ce qu’elle avait reçu, ce qui l’avait fait vivre dans la vie, à part entière. Elle engendrait la vie et sa propre vie, à la vieillesse, prenait là tout son sens, sa valeur. Sa vieillesse lui faisait prendre conscience d’une grâce donnée, d’une grâce reçue. C’est comme à l’automne où la forêt révèle toute sa beauté.

 

Que de questions, que de discussions, que de combats sur la foi, cette présence du Christ dans nos vies. Comment le voir, le rencontrer ? Elle me provoquait et en prenait plaisir. C’est aussi que je lui répliquai, qu’elle pouvait bien comprendre et qu’elle voyait la lumière en elle puisqu’elle ne m’avait jamais vue et qu’elle ne verrait jamais de ses propres yeux.

 

C’est comme cela que la confiance s’est établie et s’est nourrie l’une envers l’autre pour avancer à l’automne de nos vies, pour donner, recevoir, recueillir les fruits dans la force d’un lieu (comme le guide en montagne dans une cordée afin d’atteindre le sommet). Oui, le sommet.

 

Elle pressentait la mort. Elle en avait fait part à mon mari qui correspondait avec elle, s’étant mis au braille lui-même pour communiquer avec elle. Elle l’avertissait de ne pas m’en parler pour ne pas faire de la peine à une amie. Elle est morte un dimanche de Pentecôte. Je ne voyais pas en elle l’œuvre de la mort mais la lumière qui éclairait tout son visage comme si elle voyait réellement. Oui, je suis sûre qu’elle voyait le Christ, elle qui me disait qu’elle ne le verrait jamais à cause de son handicap profond. Elle le voyait, reconnaissant son pas - j’étais là - dans la communion que je lui portais. Cette confiance fondamentale du Tout-Autre pour avancer au plus large que soi dans la grande rencontre en Dieu en chacun de nous.

 

C’est notre mission du service : aimer pour aimer. Il n’y a pas d’âge pour cela, c’est l’âge de son cœur. Seul l’amour, le pardon nous donnent confiance en la vie dans sa plénitude sous le souffle de l’Esprit pour donner du fruit, du fruit en abondance, grâce à la lumière de la résurrection du Christ qui éclaire, transfigure le regard, le purifie. Cela change tout puisque les yeux s’ouvrent bien au-delà de nos propres limites et handicaps dûs à l’âge avancé.

 

Alors quelle solitude est plus cruelle que la manque de confiance ? (Georges Eliot) Dans la vieillesse, oser la confiance. Le Christ lui-même nous dit : Confiance, n’ayez pas peur ! Avancez dans votre vieillesse ! Je suis là. Cela me fait penser à Nicodème…
 
Marie-Renée MEUNIER-GUTTIN

(article paru sur le site de la paroisse St Martin en Ouche)

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